ZONE GRISE
Jean_Scheurer-carton-web_2013

Deux vérités s’approchent l’une de l’autre. L’une de l’intérieur / l’autre de l’extérieur / et on a une chance de se voir en leur point de rencontre.
Tomas Tranströmer

Après Géométries douteuses, Peintures de droites, Noir clair, voici Zone grise. En reprenant les titres des quatre expositions que la Fondation Louis Moret a consacré à Jean Scheurer en l’espace de 10 ans, en croisant noms, adjectifs et paradoxes, on peut entendre ici, simplement exprimés, les fondamentaux de cette peinture, ce qui en constitue la nature, duelle : construction, droite ligne, ordonnancement et répétition – souffle, écart, tentation. Chez Jean Scheurer, le noir peut être qualifié de clair, la géométrie peut douter de ses théorèmes et flirter avec la zone, les peintures se dire de droites – une pirouette homonymique eu égard aux idéaux libertaires du groupe Impact dans les années 70’s – . Il désamorce les certitudes avec malice et, partant, ouvre un champ plus réaliste, et non-dogmatique, sur des vérités qui s’avèrent multiples; la peinture peut aussi tenir lieu de manifeste pour la diversité, celle qui réconcilie les contraires, cultive l’austérité joyeuse et le droit à la contradiction.

Bienvenue donc dans cette Zone grise, c’est à dire ni noire ni blanche, ou peut-être noir clair, dans cet entre-deux qui n’hésite pas à ne pas choisir et qui explore en thème et variations les nuances infinies de cet état intermédiaire. Dans cette exposition, une vingtaine de toiles d’une grande qualité, d’une grande attention à ce qui est donné à voir, ouvrent des espaces indéfinissables sans rien raconter. Plus ou moins claire ou sombre, opaque, fluide, frémissante, libre ou contenue dans un filet de lignes aux bords invisibles, c’est la surface de la peinture dans sa nudité grise, lumineuse, presque limpide, c’est son austère sensualité, ses flous et sa précision, l’infinité de ses variables qui tiennent tête à tout récit. Sans jamais s’écarter de la référence à l’ordre orthogonal de base – horizontales et verticales qui sont les conditions objectives de la toile elle-même – la peinture s’organise plus ou moins librement dans la grisaille. Ce mot, en histoire de l’art, désigne une technique de peinture associée au clair-obscur, des gammes ton sur ton comme Giotto a pu les pratiquer au XIVè siècle, dans un parti-pris d’austérité religieuse. Non pas que Jean Scheurer soit dans la contrition – on lui connait des séries de peintures orange acidulé, des suites bleues, tranchantes comme la lumière de midi sur un lac, des passages de jaune fulgurant – mais il y a chez lui quelque chose de la figure du moine. La persévérance, un engagement inconditionnel, la fidélité : il s’agit de redéfinir sans faillir un espace pictural qui témoigne de cette condition qui ressemble au réel, la structure, la règle du jeu, le principe fondateur et la tentation de la frange, quand la ligne droite s’effiloche et qu’un souffle l’émancipe. Zone grise explore cette tranquille incertitude.

Marie-Fabienne Aymon