Sur papier

La Fondation Louis Moret présente un choix d’oeuvres sur papier d’Ode Bertrand (1930), renouant avec l’art construit qui représente un axe important de sa programmation. Dans cette série d’expositions autour de l’abstraction géométrique, cette sorte d’ascèse que choisit le peintre pour extraire le suc des formes poussées au maximum de leur logique mystérieuse, on présentait ici il y a quelques années les oeuvres d’Aurélie Nemours, la grande dame de l’art construit. C’est auprès d’elle, dont elle est la nièce, qu’Ode Bertrand s’est formée en tant qu’élève puis comme assistante jusqu’en 2005 où elle disparaissait à 95 ans. C’est dire à quelle école de rigueur et d’excellence Ode Bertrand a eu la chance de se construire.

Travailler dans l’ombre avec bonheur, sans autre nécessité que celle de reconduire sans cesse un questionnement exigeant qui trouve des réponses dans l’agir. Faire, se perdre dans l’exécution minutieuse et absorbante d’oeuvres peintes sur papier et sur toile d’une main impeccable, désencombrée de toute tentation impulsive. Pour mieux explorer les rythmes, les mouvements, les digressions de la ligne. Imaginer ses développements d’une peinture à l’autre, d’une série à l’autre.

Car même quand elle disparait, la ligne est présente dans l’oeuvre d’Ode Bertrand.
On la voit se projeter en réseaux de triangles dans la série Plan et se cacher l’année suivante sous les Volumes virtuels.
Puis elle se déploie autour de la forme dans les Tourah I et II.
La ligne du Sceau II engendre une forme dynamique tout en s’épaississant progressivement tandis que les méandres d’Ariane, et toutes les variations sur le thème du labyrinthe, déploient un réseau stable et impassible qui conduit le regard de toute part.

Les œuvres d’Ode Bertrand ont cette faculté de faire voyager l’œil sans qu’il ne bute sur rien qui ferait obstacle au transport de la lumière. Ainsi, c’est dans les interstices des Ahura et des Arcanes que surgit la ligne de lumière qui s’impose à la surface.
Virtuelle aussi, la ligne de lumière de Vertical se dessine comme une vision immatérielle, une onde.
Et ce sont des vagues régulières et sans à coup qui parcourent les Réseaux interrompus, en noir et bleu, constitués de centaines de petites lignes répétées ; aucun noeud n’y piège le regard, la lumière circule sans à coup, définie par les espacements réguliers, la main est libre et l’esprit médite.
Ode Bertrand le dit, elle se retrouve différente au sortir de tels exercices, par l’intériorisation qu’ils exigent. Car elle travaille à l’ancienne, au tire-ligne, un outil d’architecte devenu rare, et sans repentir possible.
Mais surtout chaque œuvre est plus que sa forme, elle porte un « non-dit », une énigme, nous situe dans un état incertain quant à sa construction, quant à la règle qui la sous-tend, la grille qui fréquemment l’organise et qu’elle contourne. Cette complexité au coeur même de la plus grande simplicité offre une nourriture pour l’esprit et demande en échange le temps de la contemplation.

Ce n’est sans doute pas un hasard si si on peut lire dans un entretien publié dans un de ses livres, le rêve d’avenir de la petite fille Ode Bertrand: « Être un moine en sandale, dans une abbaye, ayant la charge des enluminures ».

Marie-Fabienne Aymon