Snack Max

Berclaz de Sierre est né sous son nom d’artiste en 1986. En 2014, il participe ici à l’exposition Parole d’Objet, une réflexion autour de l’usage des mots dans la pratique artistique. Dans les collections du Musée d’art à Sion, on peut voir les Equivoques, des portraits photographiques en pied de quidam dont la seule particularité est de porter des patronymes célèbres du monde de l’art, Leonardo da Vinci, Alberto Giacometti ou Paul Klee. Pris à la lettre de leurs noms, ces personnages justifient une place au musée. En 2012 il participe à Incongru-Quand l’art fait rire au Musée cantonal de Lausanne, puis présente Triplex à la Ferme_Asile de Sion en 2013. Cet été à Comogne, Berclaz de Sierre lance le projet Qui a mangé Johnny Deep ? L’histoire décryptée du taureau étalon Johnny Deep, qui devient l’archétype de l’animal d’élevage industriel.

L’ installation Snack Max, qui donne son titre à l’exposition, s’inscrit dans cette veine où la question du rapport à l’animal et la violence qu’il véhicule se donnent à voir sous des aspects ambigus. L’enfance y est mêlée de près.
Ici on a composé le décor d’un élégant magasin, les murs rose pâle sont rythmés par des colonnes dorées, un banc est posé au centre. Vu de près, le décor se révèle moins doux, les murs sont en réalité couverts de feuilles de papier ciré pour emballer la viande et les colonnes sont des collages sur fond d’or et de papier calque où le rôti, l’épaule, le cœur ou le hachis, détournés des images promotionnelles du rayons boucherie du supermarché, crus le plus souvent, testent leur beauté primitive. En exposition dans cet étrange magasin, une soixantaine de petites paires de chaussures d’enfants, peintes de motifs très variés et disposées sur des étagères basses, constituent la marchandise. En peaux séchées, ces jolis petits souliers sont en réalité… des friandises à l’usage des chiens, destinées à satisfaire leur désir naturel de mastication. Ce sont des Snack pour Max.

Berclaz de Sierre, avec son esprit vif et lucide, relève dans la forme paradoxale de cet objet – un soulier d’enfant offert aux dents du chien – comme une blague cruelle qui révèlerait avec violence la vulnérabilité des petits. Les dents du loup s’approchent dangereusement. Dans un geste de réparation, il tente de fait diversion en transformant cet involontaire appel au crime en support pour des notations picturales colorées. Des thèmes d’actualité, des choses vues, des gags mélancoliques et des références à l’air du temps, une chronique de la vie ordinaire qui se décline dans tous les registres, du drôle au plus grave, est peinte sur les petits souliers, dans le simple désir de restituer à l’enfant l’objet dévié. Et d’atténuer le cynisme, au sens premier du mot, de cet objet absurde .

Utilisant le réel au pied de la lettre, Berclaz de Sierre a imaginé une installation autour de la présence incontournable du piano de la Fondation. Des laisses et des harnais attachées au pied de l’instrument gisent au sol, comme si les chiens et les enfants qu’ils retenaient s’étaient libérés. Cela résonne comme une joyeuse échappée belle ou comme l’image silencieuse et plus sombre de la soumission, selon nos propres projections. L’installation s’appelle La voix de son maître, du nom d’une célèbre marque de gramophones dont la mascotte est un fox terrier.

Joyeux et soumis tout ensemble, ce sont les chiens de la série Agility, entrainés à sauter à travers des pneus ou des cerceaux.  Silhouettes découpées en plein bond, ces boules d’énergie absentes de l’image figent les accessoires du décor restant, le plombe. Le travail de collages, découpages et assemblages constituent une part importante et riche, mais trop peu montrée, de l’œuvre de Berclaz de Sierre.

Les enfants se font des cabanes de trois fois rien. Ici, ce sont des petits vêtements suspendus à des barres qui figurent la maison. Mais à bien y regarder, cette improbable édifice de tissu colle au plus près du réel. Car sur chaque petit manteau, on peut lire l’étiquette commerciale d’origine où figure le nom véridique des modèles, Mur, Porte, Fenêtre, Sol et Plafond, qui justifie leur mise en scène, chacun à sa place. Berclaz de Sierre confronte une fois encore l’objet, ici un vêtement pour enfant, à sa désignation. Il questionne l’autorité des mots. Car si les adultes nomment cela Sol et Plafond, on peut les croire…

Autour de la maison sont disposés des Arbres, certains sont épais, tout tordus sous la pression de leur corps mou, d’autres sont frêles et inconsistants. Ce sont des pyjamas d’enfants en 8 tailles différentes, et le modèle s’appelle Arbre. Avec ce sens de la littéralité, cette façon détachée et faussement naïve de ne faire qu’appliquer le sens des mots, Berclaz de Sierre pousse jusqu’au bout la logique, donnant corps et âges à ces Arbres formés par toutes les tailles de pyjama enfilées les unes dans les autres. Une coupe transversale et nous aurions des cercles de croissance, de 0 à 23 mois.

L’univers ultra lucide de Berclaz de Sierre prend le réel à la lettre et le presse de répondre. Toujours revenir à la source. A l’animal avant la viande, au petit soulier avant la friandise, aux premiers pas de l’enfant, au premier sens des mots, nettoyer les filtres du regard et retrouver un peu la clarté de l’innocence perdue.

Marie-Fabienne Aymon