PEINTURES DE DROITES

Après les Géométries douteuses exposées en 2003 à la Fondation Louis Moret, voici les Peintures de droites. Connaissant Jean Scheurer, membre fondateur du groupe Impact actif et engagé sur le front de l’art à Lausanne dans les années 70’, on ne doute pas que ce titre soit doucement ironique. Et comme toujours avec ceux qui ont le goût du double-sens impassible, il est aussi à prendre au pied de la lettre. Car il s’agit bien de peintures de droites qui se déclinent horizontalement et verticalement sur des toiles de format carré. La simplicité de ces données est elle aussi trompeuse; elle ne dit rien de l’infinie complexité des variations possibles partant de l’énoncé d’une figure première de la géométrie – une droite – ni surtout du fait qu’elle suffit à elle-seule à poser les questions essentielles et troublantes de la peinture.

Jean Scheurer fouille ce territoire sans limite, qui, à travers la seule répétition d’un geste – de haut en bas – et la déclinaison de différentes séries sur ce même principe – toutes Sans titre hormis la Série noire – pose inlassablement la question de l’espace du tableau. Ou comment il se construit, se rassemble ou se disperse, s’expanse ou se rétracte au moyen de la lumière et parfois de la couleur, et comment enfin cet espace produit du rythme, une cadence pour l’œil qui regarde.

Ainsi, pour tenter de repérer les caractéristiques des peintures de cette exposition, on peut retenir trois propositions à l’œuvre:
– Une série organisée comme une trame qui se densifie autour d’un “noyeau”, un centre très sombre. Elle résulte des successions de lignes de gris de valeurs différentes, de largeurs variables, dont les croisements produisent d’autres gris et d’autres figures – des carrés et des rectangles – et qui en s’accumulant, produisent une figure large, géométrique et irrégulière, comme un carré frangé. Le noir est réputé creuser l’espace; ici, la vibration des gris qui le constituent le retient à la surface et le fait palpiter. Sur ces toiles aux gris translucides qui repoussent la lumière jusque sur les cotés et la tranche du tableau, apparaissent parfois une ou deux droites complètement opaques qui recouvrent délibérément tout ce qu’elles traversent.

– Ce sont ces droites nettes et tranchantes, grises, jaunes, blanches, que l’on retrouve émargées aux bords extrêmes d’une autre série de toiles d’un noir très dense, dont on peut tout juste deviner la construction en réseau. Sur ces grands formats, les côtés d’un carré noir luttent avec les découpes incisives des bords lumineux du tableau. La petite Série noire, titre en connivence avec Max Ernst qui dessina la couverture de la fameuse collection de polars chez Gallimard, dont Scheurer est friand, est tout aussi radicale. Le carré noir est systématiquement retaillé par les bords, et lorsqu’on garde à l’esprit le principe de la trame, on décèle ici une variation sur l’absente.

– Enfin, une trame se déploie entièrement, dans ses deux sens et régulièrement sur toute la surface, sans commencement ni fin, comme un fragment mélodique qui module de l’ombre, de la lumière et un rose orangé fruité sur toute sa surface.

En contrepoint de ces thèmes, des toiles de petits formats les déclinent en infiltrant la règle du jeu des droites par l’irruption de coups de pinceau, de flous passagers, de pastilles itinérantes, et même quelque part, il faut le chercher, un unique et minuscule triangle.

Les Peintures de droites expriment une position artistique et un vrai point de vue. Elles parlent de la répétition des faits, les énoncent dans les gestes mêmes et les rejouent, toujours différentes. Jean Scheurer les produit sans jamais s’emporter mais en n’oubliant pas de respirer, de douter, et de sourire des sens cachés.

Marie-Fabienne Aymon