PAPIERS
Sophie_Bouvier_Auslnder_carton_web_2004

Des papiers, beaucoup de petits papiers, découpés, enduits de paraffine, collés un à un jusqu’à produire une sorte de pelage qu’on a envie de caresser, des papiers poinçonnés, percés d’une pointe dont on imagine le petit crissement sec répété des milliers de fois, qui tracent des paysages de patience blanche, des papiers percés à l’emporte pièce ou juste marqués par l’outil et qui font une dentelle changeante dans la lumière, des papiers pris entre deux verres pour fixer la transparence, tout un univers où le geste, résolument répétitif et dès lors méditatif, exprime à la fois le silence et l’action, la volonté perceptible et la réserve naturelle, la matière, simple et raffinée, et la pensée, nourrie de références à la fois personnelles et universelles.

Sophie Bouvier Ausländer vit et travaille à Ausland dit-elle, autrement dit à Lausanne, mais ce pourrait être ici, ailleurs, et partout. Le travail et le projet artistique de Sophie Bouvier Ausländer se nomment aussi Ausland; c’est le titre de toutes ces pièces, un terme générique un peu mystérieux, qui signale à la fois un lien patronymique entre la personne et son travail, et une affinité avec les résonances de sa signification – Ausländer se traduit de l’ allemand par étranger(e) –  qui parle d’ailleurs, de territoires connus ou inconnus, de parcours,  de cartographie. D’espace et de temps.

L’ailleurs ce peut être soi-même. Sophie Bouvier Ausländer avait commencé par explorer les contours du corps et de ses enveloppes, en écho à ses recherches d’étudiante sur le textile et la programmation de tissus intelligents. Déjà le poinçon tenait lieu d’outil de dessin, la perforation étant ensemble ligne et piqûre. Aujourd’hui, un petit trou après l’autre, d’un côté du papier puis de l’autre, dans un geste patient, répétitif, insistant, les papiers poinçonnés dessinent les cartes poétiques de territoires imaginés. Territoires du corps, encore, quand elle interprète la carte du réseau sanguin de la face, autant que territoires du mental lorsque ces sinuosités se répandent et se répondent, de reliefs en creux, de positif en négatif, en évoquant l’ irrigation nécessaire à toute forme de vie. La vie silencieuse dans l’atelier, trou après trou, une seconde un trou? Il y a du temps égrené ici.

Il y a du temps aussi et de la peau, ou de la fourrure, du velu, du doux dans les grandes pièces de petits papiers collés l’un après l’autre, dans une lente et régulière prolifération. Papier japon trempé dans la paraffine, papier sec qui devient un peu satiné, poudré ou plutôt glacé, comme on dirait d’un sucre. La couleur naturelle s’accentue à ce traitement; le bleu pâle du papier fin récupéré chez le grand-père révèle sa nature de bleu vert d’eau, le rouge d’un solide papier devient profond et théâtral, le bistre se fait beurre frais, coquille d’oeuf, le blanc a une pâleur de cierge. Et toujours ce désir de toucher, comme une reconnaissance, une affinité entre peaux. La lumière se faufile entre les lamelles du papier et accomplit son œuvre de coloriste subtile et fantasque.

Suspendues dans l’espace, en quête de la lumière dont elles se font le filtre, il y a ces pièces à l’emporte-pièce sur papier japon, des pastilles disséminées comme une pluie de gros confettis sur un support aérien, toute la légèreté du motif en réserve sur un fond poinçonné. Lorsque la pastille est réellement détachée, elle est réemployée plus loin, pour créer une opacité. Cousue d’un fil de coton, elle rappelle des gestes antérieurs où l’artiste délimitait des contours en piquant et cousant à la fois.

Toutes variations confondues, le travail et la position de Sophie Bouvier Ausländer tiennent essentiellement en deux notions itinérantes: addition et soustraction. Ôter de la matière en trouant et créer ainsi du volume, ajouter du nombre en répétant le geste, accumuler, recycler ce qui est ôté en l’additionnant. Avancer toujours, un point après l’autre, dans une volontaire économie de moyens, une certaine modestie du geste et toujours réfléchir à la signification du travail, à sa cohérence, préserver un certain mystère qui nous renvoie à nos perceptions individuelles; rappelons-nous que Sophie Bouvier Ausländer vit, travaille et s’expose à Ausland…

Marie-Fabienne Aymon