Les 100 ans de Louis Moret
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Lorsque les fidèles ou les curieux pénètrent dans la fondation Louis Moret, quelque chose, parfois, se déclare et on dit qu’il y a ici un charme particulier, une harmonie, une qualité de silence en même temps que de la vie ! Et cela me touche. J’invoque alors la manne de Louis Moret. C’est lui, tout à fait lui, cet espace tout simple, ouvert sur un jardin adorable, ce lieu intemporel, à l’architecture à la fois moderne et indémodable signée Jean Suter, le beau-frère de l’ami et peintre Palézieux ; une maison dont les hôtes sont les artistes, plasticiens et musiciens, et qui, ils s’accordent tous à le dire, est un écrin accueillant et lumineux pour leur travail. Entre intimité et juste ce qu’il faut d’espace pour développer un propos, la Fondation est le testament de Louis Moret. Il croyait aux bienfaits du partage sensible, du goût pour l’art comme indicateur d’une autre lecture possible du quotidien, et il a voulu ce lieu, inauguré en 1985, pour prolonger, ouvrir et professionnaliser l’activité de galeriste qu’il exerçait en marge de sa profession.

Louis Moret était architecte d’intérieur et décorateur et les sédunois de sa génération ont bien connu l’Atelier, sis au Grand-Pont, où il a tenu conseil de 1935 aux années 60’. Quantité d’intérieurs de maisons, d’appartements et de chalets en Valais portent encore la patte raffinée de Louis Moret qui savait aussi bien satisfaire le classicisme intemporel, vieux rose et vert amande des velours des salons, que pousser un peu vers plus de géométrie et oser la modernité.

Ainsi font les passeurs, en douceur, qui sont les relais entre une réalité et une autre. Louis Moret a eu la chance de rencontrer Pierre Chareau, grâce à l’architecte suisse Sartoris, lorsqu’il était en âge – 25 ans – et en ardent désir d’apprendre. Pierre Chareau était alors un brillant architecte de 53 ans installé à Paris – sa célèbre Maison de Verre est mondialement référencée – et ne voulait pas d’élève. Louis Moret fut son élève, le seul. Entre l’architecte qui dessinait aussi bien le mobilier des maisons qu’il concevait et le jeune Louis Moret, ce fut une amitié réelle dont témoigne la foisonnante correspondance qu’ils entretinrent entre 1935 et 1940, date à laquelle Pierre et Dollie Chareau émigrèrent aux Etats-Unis. Cette correspondance – avec croquis, dessins et plans d’exécution – constitue une archive importante pour documenter le travail de Chareau. Elle est déposée au CCI, le Centre de Création Industrielle du Centre G. Pompidou à Paris, depuis l’importante rétrospective Chareau de 1993. Ceci grâce au travail d’Olivier Kaeser et Jean-Paul Fellay à l’époque, aujourd’hui co-directeurs du Centre Culturel Suisse à Paris.

Ceci pour dire que Louis Moret, de retour en Valais après une année de rendez-vous bi-hebdomadaires rue Nollet, chez son maître, avait sans doute acquis les moyens de soutenir la modernité de son époque et de la répercuter chez lui, en Valais. Et ce, non seulement en matière de « design » mais aussi de peinture et d’arts appliqués. Il a invité Matisse et Derain à exposer à l’Atelier en 1944, le grand Jean Lurçat qui faisaient tisser ses projets aux Gobelins en 1951, le céramiste d’excellence Paul Bonifas, et surtout ses amis d’ici, les artistes de pointe de la Suisse romande des années 50′, Albert Chavaz, Fernand Dubuis, Paul Monnier, Palézieux, Messerli, Rouiller et de nombreux autres auxquels il a consacré des expositions.

La collection est riche de plus de 130 œuvres sur toile, bois, papier. Peintures, aquarelles, dessins, encres, collages… Mais le choix des œuvres de cette courte exposition-hommage est forcément dicté par la subjectivité d’un regard ; parmi celles qui figurent dans la collection, je me suis laissée porter par le plaisir des yeux. Raconter quelqu’un, Louis Moret, à travers la pertinence de ses choix, et faire fi de toute démonstration de type chronologique ou historique au profit des affinités poétiques. Juste montrer qu’il aimait autant la délicatesse de Palézieux – Venise hors du temps, le Rhône tel qu’en lui-même – que les paysages valaisans et les figures brossées de Chavaz, qu’il comprenait Dubuis, de ses solides natures mortes jusqu’à son abstraction délivrée de l’objet, qu’il entendait les silences de Rouiller et de Messerli, qu’il vibrait sans doute à tous ceux auxquels l’espace limité m’a obligé de renoncer : Menge, Ravaison, Gherri-Morro, Faravel, Estang…

A l’exposition de la collection s’ajoute ici un choix d’aquarelles de Palézieux. A 90 ans cette année, Palézieux est le seul artiste encore présent de cette génération. Toujours au travail mais à son rythme, il poursuit ses projets de gravure et d’éditions limitées et précieuses, avec cette volonté farouche de ne jamais lâcher l’ouvrage. Ces aquarelles témoignent d’une époque à présent révolue ; la dernière en date est une petite rose chiffonnée, si émouvante de fragilité et de délicatesse.

La Fondation aujourd’hui est à l’image de Louis Moret : ouverte à la production contemporaine, exigeante, attentive aux artistes vivants et travaillant aujourd’hui, la plupart en Suisse, pas uniquement romande, et parfois en Europe. Et cette énergie, cet esprit du lieu, si bien relayé par Tina Fellay, irremplaçable ange gardien qui assura le relais de Louis Moret à la Fondation après sa disparition en 1987 et jusqu’en 1996, cette énergie donc, trouve sa source et sa raison de continuer auprès des mannes bienveillantes de Louis Moret, aujourd’hui centenaire et toujours présent.

Marie-Fabienne Aymon