DESSIN
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L’univers de Pierre-Yves Gabioud peut sembler différent dans la ligne plastique explorée à la Fondation Louis Moret. Il est niché dans cette marge particulièrement précieuse, entretenant la filiation unique qui, passant par Palézieux, nous mène en droite ligne à Louis Moret et à ses amis artistes et poètes. Palézieux, ce maître en délicatesse, en dépouillement, en poésie, nous a quittés cet été ; Pierre-Yves Gabioud signe ici un discret Hommage sous forme d’un monotype, que son ami aurait admiré. Il y a 7 ans, en 2005, la FLM présentait une exposition conjointe des deux artistes qui permit de comprendre qu’une forme de dialogue s’était établie entre les deux hommes. Il s’est poursuivi jusqu’au bout, dans une complicité sans plus de mots.

Mais ne nous méprenons pas. Pierre-Yves Gabioud est unique et rien du destin de son aîné ne lui est comparable. A commencer par cette jeunesse idéaliste qui l’a conduit, dans les années 70′, à vivre les heures glorieuses, convulsives et bruyantes des utopies communautaristes des activistes viennois. Là, la créativité étant un des exutoires, la peinture ne pouvait être que gestuelle et rageuse, pulsionnelle, éclaboussante. Mentionner cette époque, c’est souligner le paradoxe qui a conduit l’artiste à reconsidérer les termes de sa liberté. Pour lui, elle passait finalement par la discipline d’un vrai apprentissage de peintre auquel il a voulu se soumettre avec beaucoup d’humilité ; ce fut la période dite « du Catogne », thème et variations sur une montagne valaisanne, comme Cézanne fit avec la Sainte-Victoire, sa montagne provençale.

Ceci fait, Pierre-Yves Gabioud s’est autorisé d’autres terrains, s’aventurant dans les villages, les gravières, en forêt, en plaine, au bord du Rhône et des étangs ; c’est tout le territoire du réel, ici et maintenant, dont il a fait son motif. Et lorsqu’il ne court pas les fonds de vallée à la recherche d’un creux hospitalier où s’installer quelques heures pour y travailler, c’est à l’atelier qu’il arrange, selon la saison, quelques fruits à coques, prunes, coings, des groseilles et des raisinets, pour s’atteler à d’intemporelles natures-mortes. Car il fait feu de tout bois et surtout celui qui pousse autour de chez lui, posant tranquillement les limites d’une pratique qui résiste aux vagues de notre époque plus volontiers ironique. Classique dans sa forme, ancré à la terre et au vivant, l’œuvre de Pierre-Yves Gabioud questionne le réel avec insistance et détermination. En homme patient et endurant, il revient sans cesse à la charge d’un motif naturaliste qui le renvoie aux énigmes de la représentation, hors du temps. Et c’est avec la fourrure d’un pré décoiffé par le vent, l’allée forestière entre les hautes branches, une poignée de noix, un taillis rond, une moraine, une futaie.. qu’il débat de ces mystères et de la quête de ce fluide, de cette grâce qui survient parfois pour relier le visible, matériel, à l’image qui le poursuit. Les mannes des vieux peintres chinois, entre autres, veillent sur lui.

Tout comme le font ses amis parmi lesquels Christophe Carraud, compagnon d’affinités électives, éditeur hors-pair et hors-circuit commercial dont le travail infatigable a permis, entre bien d’autres, la publication du Journal intime d’un pays de Maurice Chappaz, une contribution précieuse pour l’histoire des lettres en Valais, ou encore La pipe qui prie et fume, du même auteur avec des monotypes de Pierre-Yves Gabioud. Ses livres et sa revue sont présentés ici. Le travail de Pierre-Yves Gabioud est à l’image de sa personne, honnête et clair, constant, engagé, et qui raconte si bien la vie des petits riens de la vie d’un peintre, ce qui fait sa discrète grandeur..

Marie-Fabienne Aymon