ANDREA GABUTTI

Capture d’écran 2019-06-04 à 11.12.43

Sans titre, 2016, mine de plomb sur papier, 150 x 200 cm,

© A. Gabutti

ANDREA GABUTTI, Fondation Louis Moret, Martigny

16.06- 11.08.2019

Elles affleurent du néant. Au premier abord les images d’Andrea Gabutti nous déstabilisent; elles nous paraissent impersonnelles, sans identité ni histoire. Elles sont là, comme surgies d’un autre monde, suspendues dans le vide du papier. Mais leur objectivité est trompeuse, peut-être pour nous rappeler que l’essentiel se trouve ailleurs. Serait-ce leur étrange matérialité qui happe notre esprit, nous invitant à aller voir au-delà des apparences ?

L’artiste travaille à partir de photographies de sa collection personnelle, sorte de répertoire hétérogène dont il choisit et isole des motifs qu’il projette au mur. Vient ensuite le dessin, des heures solitaires de dessin, essentiellement à la graphite, un enchevêtrement infini de lignes fragmentées formant un réseau vibratile, semblable à une écriture, légère ou appuyée selon l’intensité qu’il lui accorde. À contrario de son acception classique, le dessin n’a pas pour lui la valeur d’un « à côté », d’un croquis ou d’une étape intermédiaire. La gestualité, la spontanéité et le caractère ludique sont plutôt l’apanage de la peinture, à l’acryl, qu’il a pratiqué dès sa formation et retrouvé depuis 2004.

L’exposition présentée à la Fondation Louis Moret retrace le travail de l’artiste sur une vingtaine d’années et instaure un dialogue entre les différentes techniques et phases de sa vie: les fleurs sombres et torturées évoquant des figures souffrantes, la légèreté pop et ironique des nains de jardin, la crête d’un paysage de montagne à peine suggéré, des éléments végétaux ponctués de vestiges romantiques, la beauté éphémère d’un bouquet de fleurs ou d’un champ lumineux de tulipes. Ces images, disparates, tissent pourtant un lien silencieux entre elles, avec l’espace qui les accueille et le jardin environnant. Si le corps humain a depuis longtemps quitté les œuvres de Gabutti, c’est pourtant toujours lui qui semble réunir cet ensemble et lui donner sens. Le dessin, délicat ou impétueux, minutieux et obsessionnel, se pose sur le papier – support choisi avec soin – comme sur une peau. La ligne qu’il trace en est le stigmate, l’empreinte, laissée par l’implication sensuelle de la main et par l’état d’âme qui accompagne l’artiste le jour où il décide de lui donner vie. Le corps qui n’est plus là est alors présent in absentiadans la matérialité de l’image et semble tout particulièrement trouver une deuxième vie dans les végétaux, dans leur cycle de vie inexorablement caduque et périssable. Disparu en tant qu’enveloppe charnelle, il dit alors l’absence, l’attente, la fragilité, signifiées par l’ellipse d’un nid ou d’un fauteuil vide.

De manière paradoxale, plus les images d’Andrea Gabutti se rapprochent figurativement du réel, plus elles en deviennent distantes et vont creuser dans les territoires de l’inconscient et du rêve. Et lorsqu’elles se muent en objets, à l’instar d’une installation de vases de cristal inspirée par le souvenir de l’artiste en enfant de chœur dans son Tessin natal, elles deviennent apparitions : elles racontent la nostalgie et l’émotion d’une époque révolue.

Antonia Nessi, juin 2019